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Publié le par jacques thomassaint

extrait de la préface de E. Gruillot, philosophe:

Par sa construction polyphonique, par sa disposition théâtrale et son souffle épique, ce texte retrouve des accents de tragédie antique. Plusieurs voix s’y élèvent et s’enfoncent, se répondent et se répandent peu à peu sur la page. Voix grasse de l’immonde Léviathan qui dit l’implacable victoire du mal que l’homme fait à l’homme ; voix blanche des maudits des oubliés et de la révolte vouée dès le premier jour à l’échec, et qui finit par s’éteindre ; et puis ces voix d’outre-tombe revenues des camps de la mort –Robert Antelme, Paul Celan ou Primo Lévi qui hantent le poème et prient ou crient dans le désert…
Inexorablement portée par ses fantômes, seule la voix qui dépeint l’homme nu ira jusqu’au bout de son chant : un poète tient parole. Mais le poème alors se retourne comme un palindrome, et se tient telle une tornade sur la pointe du mot nu. C’est que l’humanité s’éprouve dans l’extrême dénuement, au bord de l’abîme, face-à-face avec l’inhumain, qui peut avoir visage urbain : dans les villes dorment des milliers d’êtres dérivant. C’est cet homme fatigué de lui-même qui s’entend dans le mot terrible d’Yves Bonnefoy : il n’y a plus de désert, puisque le désert est en nous. Homme déplacé, exilé dans l’ennui ou dans la dépression, seul au milieu des autres : mourir d’une solitude encombrée, y a-t-il plus atroce déréliction ? Partout où l’homme a disparu, homme invisible ou superflu, « le désert croît, avertit Nietzsche, et malheur à qui porte des déserts en lui ».
 
La poésie âpre de Thomassaint ne cherche pas à divertir ou à enjoliver : elle nous fait traverser, les pieds ensanglantés, la douleur de l’être. On songe à Fugue de mort, ce poème de Celan que Primo Lévi disait porter en lui « comme un greffon » :
[…]Il crie jouez doucement la mort la mort est un maître venu d’Allemagne
il crie assombrissez les accents des violons alors vous montez en fumée dans les airs
alors vous avez une tombe au creux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit[…]
Comme Celan, Thomassaint réfute Adorno : on peut écrire des poèmes après Auschwitz. Pour dire l’interminable errance des peuples, et puis la vanité de nos mots nos pauvres mots chevillés de tendresse. Nul n’oublie que Paul Celan et Primo Lévi sont morts deux fois, rescapés d’une barbarie qui les accula au suicide…  
 
À la fin de cette histoire sans fin, l’errant demande : croire croire mais croire à quoi ?… Quand tout persécuteur impose à ses victimes le mutisme de la honte et la certitude d’être incomprises si elles en réchappent : « les chambres à gaz, l’assassinat industriel d’êtres humains, non, je l’avoue, je ne les ai pas imaginés, dit Raymond Aron, et parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus ». Savoir croire l’incroyable donc, et prendre au sérieux les histoires incongrues : cette légende qui raconte que Saint-Jérôme, pénitent au désert, enleva une épine à la patte d’un lion, juste par amour ;  cet oracle de Nietzsche, qui rapporte qu’un lion encore venait lécher les larmes tombant sur les mains de Zarathoustra en pleurs ; ou cette étrange histoire d’un homme perdu dans le désert et réapparu dans un tableau, qui lui rendit son visage et son nom... Comptez sur le poète Jacques Thomassaint pour chercher à comprendre ! Peinture ou poésie, l’art est la porte de sortie qui vous ramènera au monde. Mais autrement…
 
"il y avait un homme"  est disponible chez l'auteur                   
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Publié dans poésie

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