théâtre et politique

Publié le par jacques thomassaint

 
  Rencontre avec Augusto Boal, le théâtre contre l'oppression
                 
 Comment avez-vous créé le théâtre de l'Opprimé et quelle est la fonction de ce théâtre fait pour et par les opprimés ?
 Augusto Boal: Cela a commencé pendant la dictature au Brésil lorsque le gouvernement interdisait les pièces que l'on voulait monter. Nous avons été littéralement envahis par la police du gouvernement fasciste. Alors, nous avons commencé à faire le théâtre-journal où l'on apprenait au spectateur à transformer en scène théâtrale les nouvelles du journal. C'était la première idée du théâtre de l'Opprimé. Il n'y avait pas encore l'interactivité.
Le théâtre de l'Opprimé est-il une manière de faire de la politique ?
Augusto Boal. Tout théâtre est une forme d'action politique. Il y a des pièces qui évitent les problèmes centraux de la société. Cela est un choix politique. Dans notre cas, c'est une action politique consciente. Nous savons qu'il y a plusieurs types d'oppression et nous voulons les combattre. C'est une manière de faire de la politique sans faire de la politique politicienne.
Vous dites qu'il s'agit de transformer le spectateur en protagoniste. Comment l'opprimé peut-il transformer la réalité de l'oppression par le théâtre ?
Augusto Boal. Le théâtre de l'Opprimé est une clé. La clé n'ouvre pas la porte, c'est celui qui tient la clé qui l'ouvre. Tout théâtre montre un aspect de la société en mouvement. Dans le théâtre vous montrez des conflits humains, sociaux et politiques. Quand il entre en scène, le spectateur comprend l'oppression. Il apprend à identifier les armes de l'oppresseur. Et il s'entraîne à la transformation. Ce n'est pas au théâtre qu'il va transformer quoi que ce soit. Au théâtre, il se transforme quand il transforme la situation fictive. Mais lui n'est pas une fiction, il se transforme. Nous voulons que le théâtre soit un tremplin pour transformer la réalité. Au théâtre, l'opprimé apprend qui est l'adversaire et élabore des tactiques et des stratégies de lutte pour les appliquer dans la réalité.
Le Forum social mondial, où vous avez fait des ateliers du théâtre de l?Opprimé, n'a plus l'importance médiatique qu'il avait les premières années. Les altermondialistes sont-ils en train de perdre la bataille contre la mondialisation ?
Augusto Boal. Il a perdu un peu de son importance médiatique mais il a perdu aussi de sa force parce qu'il est resté comme un lieu de réflexion et non pas comme un tremplin pour l'action. C'est pour cela que je ne suis allé qu'aux trois premiers. La discussion y était très stimulante mais si cela ne se convertit pas en action, tout devient à peine cathartique. Vous arrivez là-bas, vous critiquez l'impérialisme, le colonialisme, vous dénoncez. Tout est très bien mais il faut qu'une action s'ensuive. C'est pour cela que le théâtre de l'Opprimé lutte contre la catharsis. Il faut y aller, y présenter quelque chose mais il faut continuer, cela ne peut pas finir quand le rideau tombe. Et au Forum social mondial tout finissait quand le rideau tombait. Alors on se préparait pour la réunion prochaine. Je pense que le FSM n'a pas réussi ou il n'a pas eu pour but de produire des conclusions, même modestes. Je dis que la direction du pas est plus importante que la taille du pas.
Vous avez écrit un livre qui s'appelle le Théâtre comme art martial. Pouvez-vous expliquer ce titre ?
Augusto Boal. Les arts martiaux sont des arts de défense. Et aussi des arts d'affirmation. Appliqué au théâtre, cela donne le théâtre de l'Opprimé. Ce n'est pas un art destiné à être admiré, c'est un art fait pour être utilisé comme arme de guerre. À Paris, il y a le groupe Ambaata, avec environ 20 personnes. Ils sont des émigrés, de l'Afrique et du Maghreb et ici ils sont rejetés par la société. La France et les autres pays d'Europe ont colonisé l'Afrique et maintenant c'est normal qu'ils viennent ici. Il faut trouver un modus vivendi. L'Afrique a été si exploitée. Maintenant, ils viennent chez l'envahisseur, ils parlent leur langue mais il y a une hostilité contre l'immigré.
Vous avez commencé à faire du théâtre en tant que metteur en scène et dramaturge avec un groupe de comédiens et un public qui assistait au spectacle. Ce théâtre sans interactivité ne vous intéresse plus aujourd'hui ?
 Augusto Boal. Une de mes plus récentes pièces, l'Héritage maudit, vient d'être montée à Lisbonne. Il s'agit d'une métaphore de se qui se passe à Rio en ce moment, de la violence extraordinaire là-bas mais aussi dans le monde. Le capitalisme est en train de détruire la terre. Auparavant, il voulait détruire l'autre moitié de l'humanité. Maintenant, il veut détruire la terre entière. Et je ne vois aucune solution pour ce modèle compétitif sous lequel il se présente. Ce qui se passe dans le monde est métaphoriquement montré dans la pièce à travers l'histoire d'une famille. C'est plus ou moins comme le Radeau de la Méduse. Le capitalisme est condamné à cela. Ils vont se tuer les uns les autres. Le capitalisme a détruit l'Afrique par le sida et par la faim. Mais cela n'a pas d'importance, c'est l'Afrique. Après, l'ouragan Katrina a détruit la Nouvelle-Orléans. On lit tous les jours dans les journaux la destruction produite par le capitalisme. Je vois le monde évoluer vers un désastre. La destruction écologique est un symptôme d'un monde qui est déjà détruit.
                
Extrait d'un Entretien réalisé par Leneide Duarte-Plon
Article paru dans l'édition de l'Humanité du 5 mars 2007. Pour l'article complet, rendez vous sur



 
                  
 
 
                  
            
 
 
 
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