vive le polar
Une nouvelle, pour commencer ce blog par du sérieux !
La traversée du désert
Elle a dit, en refermant la porte :
- Jules, pour moi, ces dix ans, c'était la traversée du désert.
Je n'ai pas su quoi répondre à sa métaphore géographique. Moi, je n'avais traversé que le temps, ou c'était le temps qui m'avait traversé, je ne sais pas, mais je n'avais pas vu l'oasis. Ou alors, c'était une curieuse oasis.
Elle a ajouté, mélodramatique :
- Oui, la traversée du désert !
Là, j'ai pris le temps de réfléchir avant de lui lancer :
- Et tu as traversé à pieds ?
Elle a fait la gueule. Au moins quelque chose qui n'avait pas changé pendant mon absence. Parce que pour le reste, je ne reconnaissais plus rien. J'avoue (je n'aime pas ce mot là ) que j'étais resté dans mon « oasis » un sacré bout de temps. Dix ans. Un bail, comme aurait dit mon vieux avant d'aller rejoindre ses potes chez Lucifer and co.
Le désert, ça donne soif, phénomène physiologique bien connu. Pourtant, elle n'avait pas l?air desséché. Épanouie, plutôt. Je me demandais même si elle n'avait pas un peu épaissi, les hanches peut-être, la poitrine ? Une forme d'opulence. Ce n'était pas avec son salaire de serveuse qu'elle s'était payée son appartement, ni le mobilier design et tout le bazar vidéo-techno-informatique. Elle a répondu à la question que je ne lui posais pas :
- Heureusement que Jo était là, lui ! Il m'a bien aidée.
J'ai bien entendu l'insistance sur « lui » ! Sûr qu'il avait dû l'aider, le Jo, avec ses grandes paluches baladeuses et son air de faux jeton. Il avait traversé le désert avec elle ? Et où était-il, ce bienfaiteur de l'humanité ensablée ? Il l'avait tellement aidée qu'elle n'avait pas trouvé le temps de me rendre visite à l?oasis ? Ou avait-il inlassablement cherché le trésor dans les dunes du côté de la butte Montmartre ?
Ils ne l'avaient pas trouvé, sinon je ne les aurais pas revu. Ils se seraient fait la belle, traversé vraiment quelques déserts afin de mettre un peu de distance entre eux et moi. Sahara, Kalahari, Gobi, Karakoum, que sais-je ? Mais ils étaient ici, c'était bon signe. Pour moi. Parce que moi, je n'avais pas franchi de désert, j'étais resté dans mon enclos, bien gardé, très bien gardé, à ruminer pour essayer de piger comment les flics avaient pu savoir.
On avait monté l'opération tous les trois, Jo, Lulu et moi. Un truc facile, qui pouvait rapporter gros. Le gros, je l'ai eu longtemps sur la patate ! Mais j'avais réussi à planquer le fric, juste avant que la cavalerie déboule dans mon gourbi. Et là où je l'avais planqué, personne ne le trouverait, parole de bédouin,
Je n'avais rien dit. J'avais tiré mes dix ans à Fresnes. Comparé au bagne de Tataouine, ça paraissait luxueux ! Au début, je pensais : ils ne viennent pas, c'est normal, il faut être prudent. Puis, peu à peu, je me suis inquiété. Pas une lettre, pas un coup de fil, pas une visite, nada ! Je gambergeais : ils ont trouvé le magot, ils ont filé avec ? Même mon avocat ne savait rien.
Et j'étais là, chez Lulu qui gémissait :
- Une vraie traversée du désert, tu sais, Jules ! J'ai dû faire face. Toute seule ! Trouver du boulot. C'est Jo qui m'a proposé d'être serveuse dans son rade de Vincennes, « le bar de l'oued ». C'est tout près d'ici, tu verras.
Le bar de l'oued ! Un nom pareil, ça ne s'invente pas. Jo avait gardé une nostalgie féconde de notre passage commun dans la légion étrangère.
- Et comment il a fait pour financer son troquet ? Avec ce qu'on a piqué dans le coffre de la banque ?
- Il n'y a que toi qui sais où il est, ce fric ! Jo a fait un coup ou deux, je ne sais pas. C'est un discret. Il ne dit rien de ses affaires ! Depuis, il s'est recyclé honnête.
- Ah !
J'en restais coi. Jo honnête ! C'était un peu comme si on m'annonçait qu'il pousse du blé en plein milieu du grand Erg, ou que les dunes de Chinguetti sont devenues des collines verdoyantes couvertes d?herbes et d'arbres en fleurs ! A d'autres !
- Et pourquoi n'es-tu jamais venue au parloir ?
- Au début, j'avais toujours un poulet dans mon rétroviseur ! Ensuit; je t'ai dit. J'ai travaillé. Dur. Pour que tout soit bien quand tu reviendrais.
Là, elle m'en a bouché un coin ! Pour que tout soit bien quand tu reviendrais? Elle me prend vraiment pour une coloquinte ! Tout ce qu'elle veut, c'est m'amadouer suffisamment pour savoir où est le butin ! Si elle croit que je vais marcher ! Un vrai scorpion, la Lulu, sous ses airs d'hétaïre !
C'est à ce moment que j'ai pris ma décision : pas question de partager avec ces deux enfoirés ! Je vais tout garder ! Ça leur apprendra à m'oublier dans ce trou à rats ! Je revis en une fraction de seconde la cellule crasseuse, le chiotte, les lits, l'affiche avec des palmiers sur le sable et la blonde allongée à l?ombre sur un transat. J'en ai rêvé, de ces palmiers, de la mer toute bleue, de la blonde et de ce que je ferai avec elle ! Mes co-détenus aussi, qui prenaient mon affiche pour une poupée gonflable !
Il fallait la jouer subtile. Pas question qu'ils me filent le train pour voir où j'irai récupérer mon bien. Je me méfiais aussi des bourres, qui avaient la rancune tenace et qui s'amuseraient peut-être à suivre ma piste.
- Il faut que je retourne au boulot.
C'est ça, Lulu, va bosser. Je vais en profiter pour faire une sieste. Oui, je fais comme chez moi, je vais me gêner ! Oui, je t'attends ce soir. Tu amèneras Jo, on va fêter ça. Et comment !
La porte s'est refermée doucement. A moi, maintenant.
Je suis sorti. L'été s'annonçait, les passants flânaient sous les platanes de l'avenue. J'en fis autant. Je remarquai assez vite mon suiveur. Garde le moral, mon gars, je vais te faire visiter Paris.
J'avais la forme. C'est ainsi qu'on a remonté jusqu'à Bastille, puis traversé la Seine au pont Henri IV, flâné du côté de Saint-Germain, j'ai bu un demi à la terrasse d'un troquet place Monge, puis, on a pris le métro, retour vers Vincennes via Châtelet, l'autre suivait toujours.
C'est à Châtelet que je l'ai largué. Dans la foule. Un débutant. Repéré, égaré. Ils allaient certainement placer quelqu'un d'autre devant la piaule à Lulu. Ils ne seraient pas déçus !
Mais ils allaient devoir attendre quelques heures. Le temps que je mène à bien mon projet. Je rigolais intérieurement en pensant à la psy qui m'avait demandé, juste avant que je sorte :
- Avez-vous des projets ?
Un peu, mon neveu, que j'ai des projets, n'ai-je pas répondu. Je les ai gardé pour moi.
J'ai attendu que la nuit tombe dans un restaurant arabe. Couscous, cornes de gazelles, dessert du désert ! Le décor et le thé à la menthe évoquaient une tente de bédouin sous la clarté lunaire. Il manquait les danseuses du ventre, ce serait pour plus tard, au retour d'expédition.
Minuit approchait quand je suis sorti. Mon objectif n'était pas loin, quelques rues, et je reconnus le mur et les grilles. Si rien n'avait changé, j'entrerais comme la dernière fois, il y a dix ans. Pour la sortie, j?avais une autre idée.
Tout semblait identique. Quand on vient nous raconter que le monde change à la vitesse grand V, il doit y avoir des types qui prennent leurs rêves pour la réalité. Ce qui n'était pas mon cas, mon rêve était là, à quelques mètres, maintenant que j'avais franchi les clôtures.
J'étais tranquille, les rondes avaient été supprimées après minuit, compressions de personnel obligent. Je l'avais appris grâce à Ahmed, qui avait été gardien ici avant d'être gardien à Fresnes. Je lui avais demandé la différence, il avait haussé les épaules sans répondre. Il ne devait pas y en avoir beaucoup.
J'ai déambulé sans bruit dans les allées. Quelques grognements de dormeurs me rappelaient la nuit d'autrefois, quand j'avais trimballé les sacs bourrés de billets, en me demandant pourquoi Jo et Lulu ne m'avaient pas attendu comme convenu dans la bagnole. A l'époque, j'avais pensé qu'ils s'étaient fait prendre. Aujourd'hui, je n'en sais toujours rien, mais j'ai comme un doute inexplicable. Peut-être la tôle rend-elle parano ?
Je suis enfin parvenu devant la zone où je savais trouver mon trésor. Pourvu qu'un technocrate n?ait pas décidé de changer les occupants d'alors pour d'autres moins compréhensifs ! Un nuage libéra un quartier de lune. Ouf ! C'était bien les mêmes. Ou leurs cousins. Peu importait.
Encore une escalade, j'avais bien fait de prévoir les baskets et la tenue noire, question de discrétion. Le vent portait à l'opposé, bien que je ne fusse pas certain que mon odeur dérangeât ces messieurs-dames ! J'entrai.
Il ne me fallut pas plus de dix minutes pour retrouver les sacs. Dix ans, dix minutes ! Dix millions ! Je résistais à la tentation de les ouvrir. J'étais certain qu'ils n'avaient pas pu bouger. Encore une heure, et les jeux seraient faits.
Je passais maintenant à la deuxième phase du plan. J'avais eu le temps de le peaufiner !
Quand l'alarme retentit, elle réveilla tout le quartier. La sirène hululait, pire que pendant les bombardements anglais ! On s'éveilla, on ouvrit les fenêtres, on sortit sur les seuils, on s'interpella, on s'interrogea, on supputa, bref ce fut un tel bazar que les pompiers furent bloqués au rond-point, que la police dut se remettre à la marche à pied, et que Jo, qui venait de fermer « le bar de l'oued », devant l'affluence et les bénéfices imaginables, le rouvrit en catastrophe pendant que Lulu remettait sa tenue de barmaid en ronchonnant qu'elle avait promis à son Jules de rentrer tôt afin d'avoir une explication avec lui !
Jules, personne ne le revit. Les seules nouvelles qu'on eut de lui, ce fut à l'aube, quand alertée par les hurlements de terreur d'une habitante du quartier, la police trouva ce billet de cinq cent francs, sans aucune valeur désormais depuis le passage à l'Euro, et sur lequel on avait écrit au feutre rouge : « Lulu, pour ta traversée du désert ! » et c'était signé : « Jules le touareg ». Le billet était épinglé à un sac bancaire vide, accroché au cou d'un vieux chameau pelé échappé du zoo de Vincennes, et dont personne ne sut expliquer comment il avait pu se retrouver coincé sur le palier du premier étage, juste devant la porte de Lulu, entre le vide-ordures et la porte de l'ascenseur.
VIENT DE PARAITRE :

iIl est né le divin enfant etc etc...; Merci à l'équipe de "Chemin faisant" et à Achmoon (illustrateur). Ce polar génial raconte une enquête du point de vue du chien... et les avatars d'un malheureux commissaire de police Lorientais découvrant quelques cadavres tatoués de couchers de soleil sur des anatomies de notables locaux.... Quant à Germaine (mais qui est donc germaine?) elle surprendra tout le monde !
ce livre est disponible chez l'auteur, et chez l'éditeur : Chemin Faisant, 3 rue de penher. le Courégant. 56270 Ploemeur
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