BONNE ANNEE
En entrant, il avait crié : Bonne année ! et refermé la porte du couloir d’un coup de talon, comme d’habitude.
Bonne année, bonne année, elle avait ruminé, elle commence bien celle-là, aussi bien que la précédente a fini ! Fini, finie, elle, tout, c’était fini, elle a ricané, t’es finie, fini, toi aussi, à qui elle pensait, à elle, à lui, aux deux peut-être, finis eux deux c’était certain. Le début de la fin, voilà où tout « cela » les avait mené.
Le début, elle ne le situait pas bien, ni dans le temps ni dans l’espace. Beaucoup moins bien que la fin. De vagues souvenirs, elle n’était plus que ça : de vagues souvenirs. Le « cela », c’était plus clair. Une évidence. Ma pauvre fille, pensa-t-elle, en réalité elle pensait : pauvre conne ! Tu le savais, ne te voile pas ta face de déprimée derrière de fausses raisons, de minables excuses. Tout est de ta faute, t’avais qu’à !
Le « t’avais qu’à », elle connaissait. Il faisait la paire avec le « cela ». « Cela » devait arriver, « t’avais qu’à » faire comme ci ou comme ça si tu voulais de ce « cela » , « t’avais qu’à » y penser avant, « t’avais qu’à » te méfier, « t’avais qu’à »...
T’avais qu’à faire tes devoirs. T’avais qu’à regarder devant toi. T’avais qu’à prendre des précautions. T’avais qu’à réfléchir. T’avais qu’à ne pas prendre tes cauchemars pour la réalité. « Cela » te servira de leçon. « Cela » t’apprendra la vie. « Cela » aurait dû t’alerter. « Cela » etc...
Le couple infernal, ce n’était pas elle et lui, ou pas seulement, c’était ce « t’avais qu’à » et ce « cela », venus de l’enfance, la poursuivant adolescente, l’accompagnant adulte, toujours à ses côtés, devant, derrière, partout, un monde plein de « t’avais qu’à », de « cela », jusqu’à la mort !
Parfois, le « t’avais qu’à » avait pris des formes différentes : il se déguisait, semblait prendre de la distance, voire de la politesse, genre : « vous n’aviez qu’à », « vous auriez dû », « il aurait fallu que »... parfois, plus familier encore, un simple mouvement de sourcil, un borborygme, « hem », « ça... », « toi ! ».... parfois même le silence et le regard qui se détourne, un haussement d’épaules réprimé.
Quand au « cela », il était la fatalité, le destin, le mektoub, le « c’était écrit », à lui tout seul !
Et ce qui était écrit, elle ne savait pas dans quel grimoire, sur quel papier, avec quelle encre, de quelle main maudite, c’était cette porte qui avait claqué sur un « bonne année ! » juste avant cet instant définitif.
Elle rengaina ses larmes. Elle n’aurait pas à les utiliser tout de suite, ce n’était pas la peine. Sans ces sécrétions salées, elle se sentait vraiment désarmée. Mais à quoi bon pleurer en solitaire ? Elle n’avait plus d’adversaire à combattre, sinon elle-même, et cet adversaire là était impossible à vaincre, autant renifler un bon coup et serrer les poings.
« T’avais qu’à » savoir le retenir autrement qu’avec des jérémiades, aurait dit sa mère. Sa mère ! Pour ce qu’elle en savait, de l’art et des astuces propres à garder un homme. Trois pères, elle avait connu. Enfin, trois pères officiels et successifs. Les officieux et simultanés, elle n’avait pas compté. Alors, les conseils maternels pouvaient rester enfouis sous la plaque de marbre qu’elle s’était sentie obligée de faire poser dans ce cimetière, là-bas, quelque part entre l’autoroute et la zone industrielle.
Pierre, peut-être. Non, il y avait trop longtemps. Il l’avait probablement oubliée, au mieux rangée dans le catalogue de ses nombreuses conquêtes, tant féminines que masculines. Pierre, à qui elle avait offert sa « première fois », et qui était parti en sifflotant, les mains dans les poches du blouson de cuir, balançant les épaules au rythme de ses pas. Pierre, qu’elle n’avait jamais revu, si ce n’est sur cette photo d’un journal annonçant son arrestation pour un hold-up raté au cours duquel il avait tué deux ou trois flics, elle ne savait plus combien exactement, quelle importance. Pierre qui lui avait poignardé le cœur, elle avait lu l’expression dans un roman d’amour, tragique comme tous les romans d’amour. Pierre « premier », parfois elle en riait.
Les autres - elle les appelait tous Pierre - s’étaient succédés, banals, violents, lâches, gentils, teigneux, il faut de tout pour faire un monde disait sa copine Nadia. Nadia, elle s’appelait en réalité Lucienne, avait toujours en réserve un de ces dictons stupides qu’elle adaptait à chaque situation. C’était son moyen de se sortir des pires moments de l’existence, et ce n’était pas ça qui lui avait manqué, les pires moments. « T’as qu’à » avoir aussi des proverbes tout prêts, tu verras, ça aide, disait Nadia-Lucienne. Dictons à la con ! Nadia, dont elle n’avait pas suivi l’enterrement, elle était à l’hôpital, un mauvais trip qui l’avait laissée gisante sur le bord d’un trottoir, ramassée par une patrouille de bleus nocturnes et rigolards.
Bonne année ! Jamais elle n’avait connu une bonne année. Celle des vacances à la campagne, quand elle était partie avec ces gens du Secours Catholique, dans une ferme du Périgord, aurait pu être telle. Sans le vieux, qui la sautait dans l’étable entre deux vaches à traire. Sans le fils débile, qui la sodomisait dans le grenier, parmi les odeurs de pommes pourrissantes. Sans la vieille - croix de bois croix de fer, qu’elle pourrisse en enfer !- , qui la nourrissait des restes, quand il y en avait, en ricanant sournoisement. Bonne année quand même, puisqu’elle n’avait plus jamais remis les pieds dans l’église du père machin-truc, tiens, c’était comment son nom ? Peu importe, elle ne serait plus obligée de s’agenouiller devant lui tandis qu’il retenait sa soutane entre ses dents.
Elle, pauvre niaise, avait essayé de croire dans ce Pierre, ce dernier Pierre, qui avait petit à petit abusé, lui aussi, des : « t’avais qu’à », « t’aurais dû »... Plus doux peut-être que les autres, elle avait tenté de s’en persuader, plus tendre, des mots comme des caresses le matin dans l’odeur animale des draps, des promesses d’une vie nouvelle, ailleurs, loin, au soleil. Elle savait que ce n’était que du vent, mais un vent si tiède, si agréable qu’elle s’efforçait d’y croire, d’imaginer ce demain inimaginable. Parfois, la nuit, après la baise - elle ne pensait jamais : après l’amour -, tout en tirant sur la cigarette dont la braise accompagnait les éclats des néons publicitaires de la rue, elle lui disait : « Dire que des crétins voudraient devenir immortels ! Tu te vois, vivre cette vie pendant mille ans, deux mille, toujours ? Y aurait de quoi se pendre ! »
Se pendre, à une corde sous une solive, à défaut de se pendre au cou d’un Pierre qui l’aimerait vraiment. Comme le père, le dernier, qui n’avait pas supporté d’être viré de l’usine, plan social ils avaient expliqué. On dit des mots, comme ça, on ne sait pas d’où ils arrivent, vous n’y croyez pas, et pourtant. Pourtant, elle entendait les voisins en pleine fiesta, et que je te chante, je te braille les scies de la télé, le plafond vibrait sous les pieds, ils dansaient, ou ils se battaient, d’habitude ils se battaient, pourquoi ça changerait ? Parce qu’on est presque le premier janvier ? Pierre avait bien claqué la porte, du talon, comme d’habitude les autres Pierre mais à d’autres dates ! Ce n’est pas d’avoir braillé « Bonne année » qui faisait la différence.
Pierre qui roule... elle ricana intérieurement : Pierre qui me roule... Encore un de ces proverbes qu’on lui avait servi toute sa vie, sa mère, qui en abusait, souvent pour ne rien dire, ou à contresens, les profs et leurs leçons de morale qui n’avaient rien à voir avec la vie réelle, le curé qui les alignait comme les perles de son rosaire et les oubliait dans l’étroitesse du confessionnal ; même les flics chaque fois qu’ils la ramassaient sur le boulevard ne pouvaient s’empêcher d’en truffer les interrogatoires, les juges, les avocats, n’en parlons pas, eux, c’était carrément leur bible, il n’y avait pas jusqu’aux matons qui vous en balançaient un au moment de fermer la porte de la cellule.
Alors, proverbes, dictons, elle les rangeait au chapitre des pitreries, à côte des « t’avais qu’à » et autres billevesées. Là-haut, sur l’étagère la plus haute, dans le placard aux balais et aux souvenirs, en espérant qu’ils dégringolent tout seuls dans la poubelle, un peu avant qu’elle la descende sur le trottoir. Au rang des portes claquées, des Pierre disparus, de l’avenir en miettes, des espoirs en poussière.
Bonne année ! Trente bonnes années plus dégueulasses les unes que les autres, elle se demanda qui avait inventé cette saloperie, tous ces vœux hypocrites, bonne santé, et tout le tralala qui va avec ! Et justement elle entendait les braillards du dessus qui descendaient l’escalier, ils devaient tenir une cuite de première, ils se cognaient en rigolant aux portes voisines, à la sienne, elle se dit : « t’as qu’à » faire comme si tu ne les entendais pas, ils sont dans la rue maintenant, ils ne sont pas prêts de remonter dans l’état où les a mis cette future vie de bonheur et de paradis ! Ce qu’on appelle l’avenir, par convention, habitude, paresse des mots, impossibilité à imaginer le cauchemar des jours, des semaines, des mois, des années. Bonne année !
Elle écarta légèrement le rideau. La rue s’était emplie de fêtards, bouteilles à la main sous l’éclairage jaunâtre des lampadaires et les éclats des quelques lampions municipaux. Descendre, pourquoi pas ? Elle trouverait bien quelque généreux d’un soir pour lui offrir à boire, pour finir la nuit dans un lit inconnu. Ce ne pouvait être pire que dormir ici, à côté de ce Pierre.
Elle se retourna, regarda le corps effondré sur le lit, comme endormi. Presque attendrissant, malgré la flaque rouge qui s’étalait sur l’oreiller. Bonne année, Pierre !
Elle descendit. Rejoignit la cohorte lamentable des excités confondant bonheur et ivresse. Saisit sans regarder une main, dans la sarabande qui mimait la joie de vivre. Se laissa entraîner par la foule, parmi le bruit des pétards, des cris et des rengaines. La main la tira hors du serpent qui poursuivit sa reptation braillarde vers la place enguirlandée. Elle se retrouva assise derrière une table, sur la moleskine brune d’un bistrot enfumé, bruyant et surchauffé. La main se retira. Elle leva les yeux.
Il était brun, grand, le regard bleu, et lui souriait. Il dit :
- Je m’appelle Pierre ! Et toi ?
- Moi, c’est...
Elle le regarda de nouveau. Pensa : Ma pauvre fille ! T’aurais pas dû descendre !
A ce moment, un carillon se mit à sonner. Aussitôt, un rugissement jaillit des gorges avinées rassemblées là. Pierre se leva et se joignant au chœur, hurla en l’embrassant :
- BONNE ANNEE ! ! !