LETTRE A UN AMI LOINTAIN

Publié le par jacques thomassaint

Je te raconte :

 
J’aurai pas dû laisser la fenêtre de ma chambre ouverte ! Voilà-t-y pas qu’un malappris en a profité pour me balancer un tract ! Même pas la politesse de le glisser dans la boite aux lettres, ou de le poser sur le rebord, non, comme ça, vlan, en passant, comme dans une poubelle ! Malotru ! Il a eu de la chance que je sois pas dans la piaule à ce moment-là !
Bon, j’me calme. Parce que, quand même, le tract, c’est du bel ouvrage. Huit pages, sur papier glacé. Impossible de s’en servir pour des usages intimes, trop raide, trop glissant. Dommage. Alors, je me suis assis sur le WC et j’ai lu l’œuvre d’art.
Il faut que je te dise pour commencer que c’est la pub d’une liste pour les élections municipales de mon bled. Ça s’appelle « Port-Louis : une histoire, un avenir ». C’est trouvé, hein, comme dénomination. Pas politique, c’est pas à la mode en ce moment. Sauf quand même que le chef, m’sieu Aubrée – il est en photo, le bougre – est membre de l’UMP, tu sais, la machine de guerre de m’sieu Sarkozy. Passons.
Des lignes bleues, des rouges, des noires, on n’a pas lésiné sur la couleur. Manque un peu de vert, ce sera pour une autre fois. Et des points d’exclamation en veux-tu en voilà ! C’est ça qui vous montre qu’on a beaucoup cogité : le point d’exclamation. Parfois seul, souvent en groupe. J’en ai compté 41. Si j’en ai oublié, merci de me le signaler.
Le point d’interrogation est beaucoup moins usité. On s’interroge moins qu’on ne s’indigne, sur le papier glacé.
On aime les chiffres, aussi. Les gros, en Euros, traduits en Francs, des fois qu’on serait trop cons pour comprendre, nous, électeurs de base. Qu’est-ce qu’on dit au monsieur qui prend soin de nos neurones ? M…….
Pour les chiffres, y a une explication. Je te résume :
Un : les élus sortants ont géré en « bon père de famille » (au singulier, le père. C’est freudien).
Deux : ils ont gaspillé des sommes folles pour rien. Si, si, lis bien, c’est sur la première page. Tu parles d’un père de famille ! Gaspilleur ! Couvert de crédits ! (Voila que je vais abuser des points d’exclamation, moi aussi).
Trois : ils sont si bêtes, (le père de famille) qu’ils ont fait confiance à des experts. Les niais. Promis, ça n’arrivera pas avec m’sieu Aubrée. L’expert, c’est lui. Ouf, on est sauvés.
T’es à la page 2 ? Oui ? Y a plein de rouge. Et plein de lignes en majuscules. Ah, la majuscule. Ça renforce le point d’exclamation, et réciproquement. Du grand art typographique à défaut d’autre chose. Je lis :
«  N’est-il pas temps de nous réveiller….. au regard de ce qui nous attend. » Manque un point d’interrogation, camarade. T’imagines : tu dors, le réveil sonne (sous forme de points de suspension), t’ouvres les yeux, et tu vois la tronche d’un mec de l’UMP, n’importe lequel, t’as pas de préférence. Ou tu cours vite fait aux WC, manque de pot t’as laissé le papier glacé, avec la photo du mec de l’UMP, ou tu pousses un cri et tu repiques sous la couette histoire d’éloigner la vision cauchemardesque.
Je te passe le contenu, t’as qu’a lire toi-même, si t’es vraiment masochiste. Sinon, tu passes, je te résume : m’sieu Aubrée, il veut pas de logements sociaux. Il ne le dit pas aussi nettement. Malin, le gars. Mais il le dit.
Ce qu’il veut, entre autre, c’est « développer la capacité hôtelière ». Une sacrée bonne idée, comme ça les nigauds qu’auront pas trouvé de logement (social) il leur suffira d’aller à l’hôtel. Décidément, il en a, de bonnes idées, m’sieu Aubrée. On voit qu’il est dans la partie.
Il cause aussi beaucoup du commerce et des commerçants. C’est bien, non ? Et je vais te dire : il est malin, m’sieu Aubrée. Il a sûrement un atout secret, il le montre pas parce que les autres candidats, ils seraient bien capables de lui piquer ses idées. Parce que sans logements, pas d’habitants, et pas de consommateurs. Alors, je te le dis, il a un truc vachement bien planqué qu’il dévoilera sûrement quand il sera élu. C’est sacrément futé. Les autres, ils sont là, admiratifs, forcément, comme moi, dans l’attente de la révélation.
On voit aussi qu’il est savant, m’sieu l’notaire. Il cause le latin : et quid par ci, et quid par là. Un peu du latin de cuisine, ce quid, mais on pardonne, vu que ça fait plutôt joli, en rouge sur papier glacé.
Je te passe les histoires de plan d’urbanisme vachement documenté, normal vu le job de m’sieu Aubrée.
Page 4, j’aime bien quand il pose une question et qu’il donne la réponse. T’imagines, t’as une question, et t’es devant comme un âne d’électeur ilote presque analphabète, et t’as pas la réponse. Au coin, puni, l’électeur, nul, incapable, mauvais ! Tandis que là, t’as tout de suite la réponse, t’as pas à chercher. « Y a t il une égalité des citoyens en matière d’urbanisme ? », demande M’sieu Aubrée. Tu sais pas, hein bougre de bourricot. Réponse : « La réponse est non ». Tu me diras, si on te pose ce genre de question, tu peux te douter de la réponse. Bon, fais pas du mauvais esprit, tu vas fâcher m’sieu Aubrée, il a pas mérité ça.
Il faudra quand même qu’il dise à son imprimeur qu’à la fin d’une question il est habituel de mettre un point d’interrogation, et pas d’exclamation. Ou alors, c’est pour faire original. Voire révolutionnaire. Le Che Guevara de la ponctuation.
Maintenant, accroche-toi, ça déménage. Tu vas apprendre des trucs que t’aurais jamais oser imaginer :
Un : le triangle d’or, t’as entendu causer ? Tu crois que c’est quelque part loin du côté du Laos, de la Birmanie, un coin où des méchants font pousser l’opium des peuples. Perdu ! C’est à Port-Louis. Ça t’épate, hein ?
Deux : m’sieu Aubrée, il veut déménager la Poste. Si, si. Maintenant qu’elle est refaite, hop, il te la prend, et il te la pose dans la grande rue. Histoire de revivifier le commerce, qu’il dit. Tu vois pas le rapport ? Bêta que tu es. Je t’explique : le matin, tu prends ton petit panier, ton petit (tout petit) porte-monnaie, et tu vas dans la grande rue. T’achètes ton pain (oui, d’accord, le boulanger de la pointe va faire la gueule, qu’il s’installe en grande rue, le niais !), ton poisson, ton biftèque et tout le toutim pour te nourrir, si t’as envie, tu bois un coup au bistrot, tu fais soigner ton chien, t’achètes le journal, tu t’inscris aux pompes funèbres, tu te fais faire ta piquouze quotidienne, tu pousses jusqu’à l’étude notariale si t’es courageux, il ne manque plus que l’église et la mairie qui sont un peu loin, faudra encore attendre un peu, ça viendra.
T’es page 6 ? Bien. T’apprends que « Port-louis vaut surtout que l’on se batte ». Ni plus ni moins. Il paraît que c’est un défi à relever. Vrai. Tu vois, un défi s’est cassé la figure sur les pavés de la grande rue, il a laissé tomber son courrier, ses provisions, ça la fout mal. Faut le relever dare-dare. Et pour ça, une solution : se battre. Avec ou contre qui, on s’en moque pourvu que ça castagne. D’ailleurs, à la ligne juste en dessous, t’arrives aux abattoirs. Je raconte pas de menteries. C’est écrit, rouge puis bleu sur blanc. Puis noir, histoire de varier les plaisirs. Vérifie !
Je te passe la suite, tu verras toi-même. Ça cause beaucoup locaux, bâtiments, sûrement une petite déformation professionnelle, faut comprendre.
Moi, j’aime bien le dernier chapitre (c’est le cas de le dire), sur les finances. M’sieur Aubrée, il cite les investissements publics : « station d’épuration, voirie, l’église, etc. ». Rien que des trucs de nettoyage. Purification du corps et de l’âme. C’est beau comme du Verlaine. Y a que le « etc », je sais pas trop.
Bon, je te quitte. J’aurai bien aimé lire la prose des autres listes, mais n’ayant rien reçu, ni dans ma chambre par la fenêtre, ni dans ma boîte aux lettres… P’être ils veulent pas que je vote pour eux ?
 
 
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Publié dans politique

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