La machine molle
Le capitalisme est une machine molle.
Ou une variété géante de protozoaire ! Une méduse. Une gorgone !
Sa capacité à absorber, puis à digérer et dissoudre pour les réutiliser mots, concepts et idées relève du prodigieux. Il puise sa nourriture propagandiste (on ne peut parler à son propos de théorie, au sens de quelque chose d’organisé) chez ses pires adversaires !
Un exemple ? Le pétrole, à la fois en voie de disparition, et, par son utilisation automobile, producteur de gaz à effet de serre. Sa raréfaction inquiète les compagnies pétrolières, l’effet de serre inquiète les écologistes. Qu’à cela ne tienne ! Tout le monde a trouvé la solution : les bio-carburants ! Il faut remarquer au passage que Total et Cie n’a pas attendu les cris d’orfraies des écolos pour préparer le terrain ! Et c’est le cas de le dire : il y a belle lurette qu’ils ont commencé à faire cultiver des milliers d’hectares de palmiers à huile, accélérant du même coup la déforestation de pays entiers et la diminution et le renchérissement conséquents des denrées alimentaires ! Le bio, ça se digère mieux !
Un autre exemple, différent : l’usage des mots. « Plan social » à la place de « licenciements », « pouvoir d’achat » à la place « d’augmentation des salaires », « partenaires sociaux » à la place de « syndicats », chacun en trouvera bien d’autres. Et voilà comment, après avoir avalé le vocabulaire qui lui résiste, il le digère, et le régurgite en modifiant ou retournant (comme une vieille chaussette) le sens au passage dans son organisme, lequel n’est pas autre chose qu’un vaste estomac.
Parfois, le mot n’étant pas facile à dissoudre, c’est la valeur de celui-ci qui est remaniée. Quand les représentants et serviteurs du capitalisme parlent de « liberté », de « république », de « démocratie », ces mots là ont changé de signification après avoir subi le passage dans l’organisme de la bête. Si, par malheur, on oublie qui parle, on sera pris au piège du langage dévoyé. D’où ces débats faussés que le monstre nous sert régulièrement et devant lesquels nous restons… médusés !
Cette capacité à faire ventre de tout est une des caractéristiques de cette machine molle. Quand, dans un autre texte, je disais qu’il n’y a pas d’idéologie capitaliste (mais des idéologues porteurs d’une idéologie dominante, ce qui est autre chose), c’est aussi de cela qu’il s’agissait. Peu importe le contenu, il sera dissous, broyé, noyé dans le verbiage intestinal, déféqué par les diaristes des médias-croupions, en particulier télévisuels. Il arrive parfois, cependant, que la digestion soit plus difficile. Alors, pour éviter l’occlusion, la machine montre les dents, sous la forme casquée de ces CRS et de sa valetaille policière.
Hélas, ceux qui résistent à cette machine molle en sont partie intégrante. Que l’on soit anarchiste, communiste, antilibéral (ce terme là ne cesse de m’interroger), on fait partie du système, que cela nous plaise ou non. On lutte donc « de l’intérieur ». Et, par conséquence fâcheuse, le propre d’une idéologie dominante étant de dominer y compris la langue, les mœurs, les us… etc, ces braves résistants que nous voudrions être finissent par user des mêmes mots que la machine molle. En évitant, tant que possible, d’être à leur tour ingérés par le corpus glauque. (Certains s’y noient avec délectation, à la Kouchner ou à la Besson, tous les mauvais goûts sont dans la « nature » sociale-démocrate).
Il n’est pas jusqu’au politique qui ne s’y dissolve. Après les USA (cela débuta sous Reagan), après la Grande Bretagne blairiste, voici que la maladie déboule en France. Plus de politique digne de ce nom, mais un « récit », un conte de fée pour débiles mentaux chaque semaine. Un coup style Tintin pour soi-disant délivrer des infirmières en Libye, un coup style star du showbiz pour un divorce, un coup glamour style Mickey mouse avec un mannequin surlifté… qu’avons-nous fait pour mériter cela ? On attendrait presque le Père Noël, lui au moins n’est pas Président de la République !
Alors, peut-être nous faut-il commencer par reprendre en main (ou en tête) nos mots pour lutter contre nos maux ! De « consommateurs », redevenons citoyens ! Ne nous laissons pas absorber, ni dissoudre. Ni méduser ! Dans cette machine folle où le consensus lui aussi est mou, gardons notre colonne vertébrale. Qu’elle s’appelle Parti Communiste Français me convient plutôt bien !
PS (Post Scriptum, et non ce que de mauvais esprits pourraient croire !) : La machine molle est un titre que j’emprunte à l’écrivain William Burroughs.
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