Les laisserons-nous s'acheter nos morts...
Les laisserons-nous encore longtemps s’acheter l’avenir sur nos morts
Il règne ici un si grand bruit un si grand silence
Un tumulte si puissant effaré d’échines soumises
Dans ces jours noirs que repeignent de bleu les maquignons
Quand chacun de nous laisse au plus barbare la mémoire des nôtres
Dans cette carrière de Châteaubriant devant l’eau vive de Boulogne et demain
Si l’on n’y prend garde au Vercors ou dans Oradour suppliciée
Les laisserons-nous encore longtemps s’acheter l’avenir sur nos morts
Et c’est à se demander où donc vivons-nous
En quel territoire étrange peuplé de fantômes à l’encan éparpillés
Errons-nous désespérés n’osant plus hurler nos douleurs
Car il s’agit de cela la douleur la douleur je n’ai pas d’autre mot
Pour parler de cet effroyable comme une honte de n’avoir été
Que ces êtres pétrissant l’impossible d’une humanité plus belle
La douleur et nous savons bien que c’est de cela dont il faut parler
La douleur comme si de survivre après tout après tout ce que
Nous vîmes du monde quand il sembla de partout s’effondrer
Et ces crimes en notre nom commis et ces mensonges épouvantables
Et pourtant si peu d’entre nous ici n’ont à se couvrir du manteau d’opprobre
Pourtant ce si grand silence glaçant nos jours et nos nuits à n’en pas dormir
Ni rêver ni un instant imaginer des jours et des nuits sans ce malheur
Sans cette douleur encore ce mot cette litanie c’en devrait être assez à la fin
Ne croyez-vous pas venu enfin le temps de jouer la partie cartes sur table
Comme on dit dans ce langage que les poètes n’osent plus chanter
Allons donc je parlerai à ma manière vous le savez bien compagnons
Qui tentez parfois de trouver de nouveaux cheminements de nouvelles lisières
Aux orées des jours à venir dans ce pesant silence où l’on entend parfois
Les plaintes des peuples toujours bafoués toujours muselés
Les laisserons-nous encore longtemps sans que notre voix
N’accompagne leurs errances jusqu’au frontières des espoirs enterrés
Sans creuser encore et encore pour ôter cet humus cette pourriture
Dont nos révoltes se sont couvertes comme de cendres nos fronts
Sans relever nos corps malgré la douleur et il n’est pas ici question
De taire ce passé si noir qu’il semble souvent que rien n’existât vraiment
Que ce ne fût qu’un cauchemar dont il faut se réveiller on n’ose pas
Toutefois régler la sonnerie du réveil sur des lendemains d’utopie
On nous a tant dit et dit encore qu’il faut à tout cela garder raison
Poser la chape de l’oubli tout refaire à nouveau à nouveau escalader
Les falaises à nouveau franchir les plaines et les déserts gravir les monts
Croire à de nouvelles merveilles et toutes anciennes douleurs
Qui remontent dans nos ventres nos gorges nos mots comment alors
Dire à ces enfants qui viennent l’infinie traversée sans l’assurance du havre
Le dédale avec toujours tapi on ne sait où le monstre au front de taureau
A chaque tentative de franchir l’avenir piétinant les ailes frêles d’Icare
Les laisserons-nous encore longtemps s’acheter l’avenir sur nos morts ?
Jacques Thomassaint
Publicité