de la "souffrance communiste"
J’ai lu avec attention le « questionnaire » du PCF. Avec attention et beaucoup d’interrogations. S’interroger sur des questions. Une mise en abyme. Certaines questions demanderaient des développements dignes d’une thèse, en particulier la première sur l’analyse du capitalisme aujourd’hui…et d’autres appellent des évidences auxquelles un mot suffit pour répondre. L’impression finale est contenue, pour moi, dans la première phrase de ma « participation » ci-dessous.
Quand on veut tuer son chien, on dit qu’il est malade ! Mais si le chien est malade, est-ce de sa faute ? Certes, la bête porte une lourde responsabilité : elle a employé de mauvaises stratégies face aux virus, microbes et autres cancers qui l’ont assailli. Elle n’a pas su employer les bons vaccins, les bonnes médications. Une faute de frappe m’avait fait écrire : méditactions… lapsus de frappe !
Bien. Comparaison n’est pas raison. Cette entrée en matière pour dire que si le PCF est malade, les causes n’en sont pas qu’endogènes, mais aussi (et surtout ?) exogènes. La violence idéologique et politique du néo-capitalisme, la soumission d’une grande partie de la social-démocratie, particulièrement depuis 1981, l’effondrement du « bloc » soviétique, l’alliance de facto de partis dits « communistes » avec la mondialisation capitaliste, le développement vertigineux de l’informatique… sont probablement de ces causes exogènes.
Que le PCF n’ait pas su –en tant que parti et en tant que penseur collectif – résister, et en particulier anticiper la « révolution » informatique, faute de relire et de dépoussiérer l’analyse marxiste (voire en l’abandonnant parfois à d’autres), sans doute. Mais un aspect essentiel à mes yeux, parce qu’il touche à notre humanité, à l’individu communiste en tant que membre de ce parti, c’est celui de la souffrance.
Elle tient, cette souffrance, et j’ai pesé ce que ce mot signifie et porte de pathos, à une histoire, notre histoire, avec les deuils qui ne se sont pas faits et les raisons qui nous ont fait adhérer, militer, qui ne sont pas que des raisons idéologiques. Elles sont souvent liées à un moment de notre histoire personnelle (guerre d’Algérie, mai 68, grève de 95…), parfois familiale, c’est-à-dire de l’ordre de l’intime. Elle sont souvent éthiques : refus de la misère, du colonialisme, de la guerre, de l’injustice en général, et ont donc à voir avec un idéalisme, un humanisme réel, et souvent avec un véritable internationalisme.
Or, cette histoire individuelle, qui la plupart du temps désirait le meilleur pour l’homme, s’inscrivant dans l’histoire collective du PCF, dans l’histoire du monde, s’est heurtée, avec une douleur qui n’a jamais été dite vraiment, au pire. Et ce pire est venu de « chez nous » ! Je m’explique.
Quand j’ai adhéré, en 1958, il s’agissait de la lutte pour la paix en Algérie. Pas sur la crainte d’aller se battre – nous n’avons pas craint d’autres affrontements, voire emprisonnements - le rapport Kroutchev avait déjà deux ans. Deux ans de dénégations de nos dirigeants d’alors (pas tous…).L’inconcevable allait perdurer. Si longtemps qu’un stupéfiant Marchais allait même parler du bilan « globalement positif » trente ans plus tard !!!
Mais déjà, depuis 56, avec le vote des pleins pouvoirs à un Mollet qui prendrait pour ministre de l’intérieur un certain Mitterrand, la chute commençait. Nous, militants, nous n’avons pas à nous couvrir la tête de cendres, nos combats pour la justice sociale, pour changer le monde étaient des combats difficiles dont nous n’avons pas à rougir.
Je pourrais faire ainsi une liste des contradictions et paradoxes que nous avons vécus. N’a-t-il pas fallu plusieurs semaines avant que le comité central d’alors prenne la mesure des événements de mai 68 ? Pendant que nos camarades étudiants allaient au massacre dans la cour de la Sorbonne (j’y étais !), la direction temporisait, parlait même de « juif allemand ». Merci Marchais ! Et malgré cela, nos camarades se sont battus dans les usines, on manifesté, ont milité… et des mesures sociales importantes ont été acquises.
Puis s’est écroulé le mur ! Emporté dans une vague soi-disant imprévisible ! Comme si cela était possible : l’imprévisible d’un tel tsunami !
Ceux qui ne fermaient pas les yeux quand ils allaient en URSS, savaient. Nos dirigeants savaient. Nous en savions un petit peu. Pas tout. Mais certains responsables, pour des raisons de politique intérieure, pour préserver je ne sais quelle image, ont préféré le silence, faisant de TOUT le PCF un complice. Ce qui ne veut pas dire que TOUS les dirigeants étaient staliniens, fort heureusement.
Une anecdote, pour mémoire : en 1953, oui, en 1953 ! Elsa Triolet, sœur de Lili Brik et compagne de Louis Aragon, de retour d’Union soviétique, déclarait à Pierre Daix : « Ce sont des nazis, Pierre ! » (Voir dans le livre « Politique » de Jacques Henric, éditions du Seuil).
Et nous voici, aujourd’hui, avec un poids électoral quasi nul. Sans qu’aucun de nous, militant « de base », ayons démérité.
C’est de tout cela, et sans doute d’autres sources, chacun peut y ajouter les siennes, que vient cette «souffrance communiste ». Assumer une histoire à la fois magnifique, humainement et profondément ancrée dans ce pays – de la résistance à aujourd’hui- et une histoire tragique, épouvantable, qui nous sera éternellement reprochée.
Il me semble que rien ne pourra se faire, dans ce parti, si ce double héritage n’est pas, en toute clarté et conscience, assumé. Mais pour cela, encore faut-il que cela soit dit, soit écrit. Non pour une impossible catharsis collective, mais pour que, sous les cicatrices, les plaies ne soient plus aussi douloureuses.
Pour venir sur un débat qui s’amorce et qui va sans aucun doute en occulter d’autres, mais c’est ainsi et renvoie à ce qui précède, quelques mots sur l’identité communiste et les manœuvres diverses autour d’un changement d’appellation.
Si j’écris ci-dessus que nous serons toujours comptables de crimes qui ne sont pas notre fait, nous serons aussi toujours comptable de notre nom : Parti Communiste Français. Qu’on en change n’y changera rien, et nos adversaires et faux amis de tous bords ne se priveront pas de nous le reprocher, arguant de la lâcheté de ne pas assumer notre passé. Donc, stratégie ou pas, de ce point de vue, ce ne peut être que pire.
D’autre part, je rejoins ce qu’écris Jacques Broda, sociologue et communiste : « Se rassembler pour fondre son identité dans une mélasse socialo-gauchiste, pas question. Reproduire Saint-Ouen, où des camarades attentifs, constructifs, se font humilier pas un carré de gauchistes organisés, pas question. Construire une identité pour un communisme du XXIème siècle sur la base de la mise en commun des biens, de la liberté, de la liberté d’expression, de création, dans une lutte de classes intense, oui. Se rassembler, s’unir dans une stratégie d’alliances, tout-à-fait. Mais croire que la vérité vient de l’autre, fut-il à la LCR, Vert ou socialiste, certainement pas. Ce serait démissionner encore une fois sur l’inventivité, la spécificité qui est la nôtre. … Il faut se réapproprier le passé d’une manière critique, le dépasser, et faire de ce travail de deuil une force révolutionnaire. »
J’en aurai terminé, provisoirement, avec cette question, en faisant remarquer qu’il faut sacrément savoir lire entre les lignes pour décrypter les véritables positions de nos responsables nationaux dont les luttes sont plus fratricides que fraternelles ! Et que certains lorgnent avec envie, hors du parti et dans le parti, vers ce que nos souscriptions ont permis d’acquérir et que notre situation actuelle ne permet plus guère d’entretenir, en particulier la place du Colonel Fabien. Pas touche ! Elle est à nous, camarades ! Même si cette question ne paraît pas l’enjeu déterminant, elle en fait partie.
Et puisqu’il est de mode de citer les poètes, je citerai Louis Aragon. (Les poètes. 1960)
« Songez qu’on n'arrête jamais de se battre et qu’avoir vaincu n’est trois fois rien
Et que tout est remis en cause du moment que l’homme de l’homme est comptable
Nous avons vu faire de grandes choses mais il y en eut d’épouvantables
Car il n’est pas toujours facile de savoir où est le mal où est le bien… »
10 septembre 2007
10 septembre 2007
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