RAOUT POUR UN LOGO

 

RAOUT POUR UN LOGO

 

            1500. Vous étiez 1500 lors de ce petit raout au cours duquel le Président de la région Bretagne a présenté ce qu’il est convenu d’appeler le « logo » Bretagne. 1500 péquins pour les petits fours et la naissance d’un « machin » dont le moins qu’on puisse en dire est qu’il est particulièrement laid. Cela n’a pas eu l’air de vous émouvoir, prêts que vous semblez être à applaudir n’importe quoi et n’importe qui pourvu que vous soyez parmi les invités, bons petits soldats du consensus et de la pensée molle ! Ah, pauvres de vous ! Qu’avez-vous donc fait de votre esprit critique, de votre liberté de penser et de parler ? Où est votre indépendance ? Egarés, tels des clowns tristes,  dans les arcanes politiciens régionaux, sans aucun doute. J’ignore qui parmi vous est de droite, de gauche, voire de nulle part (si, si, je suis sûr qu’il y en a, des ces jean-foutre qui se disent centristes), mais vous étiez là. Sans vergogne. Pour admirer le chef-d’œuvre. Qui n’est guère qu’une petite crotte, je m’en expliquerai plus loin. Je suis curieux de savoir combien d’élus, d’édiles, de « personnalités » ont eu le courage de ne pas venir à ce rassemblement de bénis oui-oui. Peu, ou pas, on ne saura pas, la presse, flagorneuse elle aussi, n’en a rien dit.

            1500. J’espère que les petits fours étaient bons. C’est un minimum. Histoire de vous consoler d’avoir sottement participé, sans moufter, obéissants, carriéristes sans doute, opportunistes certainement, petits marquis d’une cour où le coq fait aisément le dindon et le spectacle la farce. 1500 pauvres petits valets qui se croient des maîtres, zélateurs sans pudeur d’un pouvoir, quel qu’il soit. Car s’il est aujourd’hui d’une gauche bien pâlichonne, et peut-être demain d’une droite ronronnante ou musclée, vous en serez toujours, par lâcheté et couardise, les serviteurs conscients ou vaguement protestataires, mais serviteurs toujours. Tout cela pour un logo si laid et si triste ! À se demander si vous saviez, avant de venir, l’allure qu’aurait ce vilain petit « machin », cet innommable « truc » destiné à vanter une Bretagne qui s’en serait bien passé.

            1500. Pour voir ça. Ça, c’est un minable trapèze rayé de noir et blanc, censé symboliser la Bretagne. Rabotées les côtes découpées, arasés les granits et les schistes, effacés les abers et les rias, gommées les embouchures, supprimés les bosses et les reliefs. Quatre coups de crayon tirés à la règle, comme sait le faire tout élève d’école élémentaire, trois bandes soigneusement colorées de noir, comme le font si bien les enfants de maternelle… Vous êtes  donc 1500 à considérer que c’est cela, la Bretagne : cette géométrie étriquée, sans couleur, lisse, fade, aussi attirante qu’un code barre. Et encore, le code barre présente-t-il quelque variations qui lui donne du sens. Mais là ! Rien. Le niveau zéro de la représentation, le repoussoir à toute velléité d’appartenance pour quiconque voudrait venir ici s’installer. Ou seulement des dépressifs cherchant un lieu encore plus déprimant afin de se croire en bonne santé.

            1500. Ne me dites pas que vous avez pris  plaisir à admirer la « chose », je ne vous croirais pas. Que vous ayez profité de la soirée pour voir untel ou unetelle et préparer les élections à venir, soit. Il n’est point de mauvaises occasions. Il en est d’inutiles, et cette soirée compte parmi celles-ci. Le reportage de notre belle télévision pleine d’objectivité (si, si, je vous assure !) vous montre allant et venant, bavardant, bavassant, grignotant, bien propres sur vous comme il faut, mais aucun de vous béant d’admiration devant le « machin ». Peut-être ne saviez-vous pas la raison de l’invitation, vous disant in petto qu’un repas gratos c’est toujours bon à prendre ? Auriez-vous eu un reste de dignité ? J’ose le croire. Ou encore un peu de clairvoyance, quant à l’utilité de la « chose ».  

            Voilà le mot : utilité. A quoi peut donc bien servir ce tristounet griffonnage ? À promouvoir la Bretagne ? Où ? En France ? Au-delà des frontières ? Diable ! Ne craignez-vous pas l’effet inverse ? Imaginez n’importe quel habitant sensé de cette planète découvrant ce logo imprimé sur une quelconque feuille de papier. Quelle serait  sa première réaction ? Une nouvelle marque de lessive, ou de pâtée pour chien, se demanderait-il, avant de hausser les épaules en se disant que, décidément, les publicitaires n’avaient pas inventé le fil à couper le beurre ni même l’eau chaude. Ou peut-être, curieux, naïfs, regarderaient-ils le « truc » d’un œil plus averti, en pensant que les bretons ont une  piètre opinion de leur pays pour supporter qu’on le représente aussi ignominieusement. Puis, ils jetteraient la « chose » dans une corbeille en la froissant, pour les plus écolos d’entre eux, ou en s’en servant comme torche-cul pour les plus pauvres. Ce qui, si l’on y réfléchit bien, serait plus un compliment qu’une injure. Au moins la « chose » aurait-elle une valeur d’usage.

            1500. Cela fait beaucoup. Surtout pour faire semblant (certains non, ils ont dû trouver la « chose » réussie, tous les mauvais goûts sont dans la nature) d’aimer un « truc » aussi insultant pour la Bretagne. Ainsi donc, mes seigneurs et gentes dames, ce serait là l’image que vous vous faites de notre région ? Un « machin » plat, triste et sans saveur ? C’est ainsi que vous souhaitez que le monde la regarde ? Ce serait bizarre si ce n’était aussi stupide. Que vous ayez des goûts pervertis par la mauvaise publicité, on ne peut hélas vous en vouloir. L’abus télévisuel crée ce genre de syndrome, dont il est très difficile de se débarrasser, fut-ce au prix d’une abstinence prolongée aux programmes de TF1. Néanmoins, de gens intelligents, ou qui tentent de le faire croire, on aurait pu s’attendre à mieux. Pourquoi ne pas vous entourer de conseillers, il n’y a pas de honte à demander les lumières de plus compétents. Ne le faites-vous pas dans d’autres domaines ? Oui, non ? Alors, pourquoi avoir laissé faire ce forfait ? Pourquoi accepter de participer à ce rassemblement dont la nécessité reste à prouver ?

            Certes, vous avez des excuses. Si, si, je puis vous en trouver. Une, au moins. Comme tout le monde, ou presque, vous subissez, souvent sans le savoir, parfois en le sachant, parfois en y participant, les idées qu’on dit dominantes. Qui sont celles de l’organisation politique, sociale, financière de notre société. En jargon politique, on parle de l’idéologie du capitalisme. Brouh… cela fait peur, n’est-ce pas ? Vous n’êtes pas de ces extrémistes qui emploient à tout bout de champ ce genre d’expression. L’idéologie capitaliste. Pourtant, c’est bien de cela dont il s’agit. En créant ce « logo », vous assimilez une région, un sol, un pays, à un produit ! Et un produit ça se promeut et ça se vend. Au propre comme au figuré. C’est là que plus rien ne va. La Bretagne n’est pas un produit. Ni une lessive, une pâtée pour chien ou une cochonnerie genre l’oréal. C’est un pays où vivent des femmes, des hommes, des êtres de chairs, d’espérances et de travail. Cela, il n’y a que les exploiteurs (les capitalistes, il faut appeler un salopard par son nom) qui en font de la marchandise. Comme ils font vente et ventre de tout. Partout. Alors, non, ici, nous ne sommes pas à vendre.

            Donc vous étiez 1500. 1500 pour applaudir, servilement, au lancement de ce « machin ». Machin qui, nous dit la presse, aurait coûté la bagatelle de 240000 euros. Une paille ! Un croquis qu’un élève un tantinet soigneux de collège vous exécuterait en dix minutes ! Il y a donc, quelque part, des gougnafiers qui se prétendent sans doute graphistes, publicistes, qui, après avoir profondément pensé (si, monsieur, ils vous le diront : « il nous a fallu un brainstorming d’enfer avant de trouver l’idée, que dis-je : L’IDEE ! LE CONCEPT ! »), ont réussi l’exploit de se goinfrer 240000 euros comme ça, hop, de quatre traits trapézoïdaux et trois bandes noires. 10 ans d’une retraite d’enseignant ! 20 ans de celle des plus pauvres d’entre nous ! Vous ricanez : quoi, ce type nous assassine pour 240000 petits euros ! Une goutte d’eau dans le budget régional. Sans doute. Mais puisque vous faites dans le symbole, le signe (le « logo »), permettez que cette goutte d’eau prenne aussi valeur symbolique, celle du gaspillage, de la dépense stupidement inutile, avec un résultat dont la laideur n’a d’égale que la pauvreté graphique. Et pendant ce temps, les « créatifs », comme se baptisent modestement les griffonneurs sans talent, chantent : « Alléluia, glorifions notre bon conseil régional pour nous avoir nourri pour les mois à venir, sans rien faire d’autre que chercher de nouveaux pigeons », et ils trinquent allégrement à votre santé, tristes ilotes régionaux.

            1500 pigeons étiez-vous dans votre cage dorée, heureux d’être des volatiles bien emplumés. Roucoulez, mesdames et messieurs, gonflez vos poitrines prêtes aux décorations, enflez vos egos, paradez, bouffez et picolez dans les raouts officiels. Et venez donner aux chômeurs, aux vieux sans ressources, aux handicapés sans aide, aux mères célibataires, aux sans-logis, de précieux conseils, de bonnes paroles réconfortantes. Venez leur chanter l’air du logo : « L’avenir s’ouvre devant vous, grâce au logo, demain sera beau grâce au logo, vous n’aurez plus faim grâce au logo… ». Méfiez-vous quand même qu’ils ne vous le jettent à la gueule, votre logo, on ne sait jamais avec les pauvres, ils sont si imprévisibles, si peu reconnaissants de ce que vous faites pour eux : un logo !

            1500 pigeons mais aussi pigeonneurs, pas avares de promesses, de componction, de compréhension, poisseux samaritains sociaux, dégoulinants saint-bernards du secours aux populations en détresse, petits Che Guevara de la pitié et des bonnes actions. Demain le logo vaincra, voilà votre nouvel hymne révolutionnaire. A défaut de changer le monde – car pour rien en ce monde vous n’avoueriez votre incapacité à le changer, ni surtout votre volonté réelle de le faire -, vous inventez des amusements pour le peuple, que vous méprisez. Un petit logo par-ci, une petite déclaration par là, vous vous laissez parfois aller au discours, dans les grandes occasions. L’essentiel n’est-il pas de pouvoir survivre encore un jour, un an, dix peut-être, en profitant des petits fours et des coupes de mousseux (de champagne aussi ?) ?

            1500. Parmi vous, y avait-il de ces gens qui se prétendent vraiment de gauche ? Ceux qui se proclament à gauche de la gauche, anciens marxistes-troskystes-maoïstes reconvertis dans la sainte alliance avec la social-démocratie quoi qu’elle fasse ? Car ils existent, ces cocos, ces verts, ces unionistes démocrates bretons, dans la belle assemblée régionale. Qu’ont-ils fait ? Qu’ont-ils dit ? Ont-ils voté des deux mains afin de financer cette magnifique sottise « logo pour gogos », ou seulement d’une seule main, ou simplement en hochant la tête piteusement ? Se sont-ils honteusement abstenus ? Ont-ils voté contre ? Nous expliqueront-ils leur vote ? Allez savoir ! Quant à nous demander notre avis, il ne faut pas rêver. On est en démocratie, citoyens. Votez, et fermez-là, vos élus veillent !

            Vous étiez 1500. On n’ose imaginer ce qu’il en est des sujets importants. Il n’y a pas de quoi être fier !

 

Jacques Thomassaint

 01/02/2011

Recherche

Recommander

Calendrier

Mai 2012
L M M J V S D
  1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 30 31      
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés